Underground : Jetons les mangas, sortons dans la rue

La fin des années 60 japonaises est marquée par une émulation culturelle et des révoltes étudiantes. C'est dans ce contexte mouvementé que Suehiro Maruo place l'intrigue de son nouveau manga : Underground. Ce récit en un volume a été publié au Japon entre 2021 et 2023 dans le magazine Comic Beam. Il arrive en France aux éditions Casterman d'après une traduction de Miyako Slocombe et un lettrage de Hinoko.

Se déroulant principalement entre 1968 et 1969, le récit met en scène Migeru, un jeune homme de 19 ans qui souhaite devenir mangaka. Il est petit pour son âge, on aurait presque dit un enfant si ses cheveux blancs ne lui donnaient pas une apparence de vieillard, et porte des habits qui rappellent Kitarô le repoussant (tout comme son nom fait écho à celui de Shigeru Mizuki). Incapable de faire un travail conventionnel, il se sent justement comme le héros du manga, à la frontière entre le monde des humains et celui des yôkais. Il voit d'ailleurs une créature folklorique, le vieillard qui pleure, symbole de ses angoisses et de son incapacité à avancer.

Migeru est monté à la capitale avec Sachiko, jeune femme avec laquelle il a grandi. Très belle, en dépit de son strabisme, elle n'arrive pas à se faire une place dans une troupe de théâtre angura à cause de son manque de mémoire. Elle sert de muse à son propriétaire, quand elle ne devient pas dominatrice pour gagner de l'argent. Ensemble, ils tentent de survivre dans un Tokyo décadent qui s'est reconstruit après la guerre et où l'art sert à justifier toutes les dépravations.

Sans que le manga soit véritablement autobiographique, Suehiro Maruo met une part de lui dans son personnage d'aspirant mangaka, comme lorsqu'il présente ses planches à une rédaction de Shônen Jump incapable d'en accepter la subtilité. Il reçoit à la place de nombreuses consignes sur ce qu'il doit faire ou non, comme s'il devait lisser et conformer son œuvre pour attirer l'attention du lectorat. Mais qu'importe, il décide alors de présenter son manga à la revue d'avant-garde Garo. Pour qui se passionne pour la scène du neuvième art des années 60, Underground est une lecture absolument incontournable tant elle est riche en références et en anecdotes qui servent le propos du récit. On y croise Sanpei Shirato, Katsuichi Nagai, Shigeru Mizuki, Osamu Tezuka, Yoshiharu Tsuge et j'en passe.

Mais ce qui est le plus fascinant dans ce récit, c'est la pulsion de mort qui anime le protagoniste : devenir mangaka sinon rien. Il est habité sans forcément s'en rendre compte du véritable esprit angura à la Shûji Terayama, au contraire de ses contemporains qui se prétendent artistes mais qui sont davantage obsédés par le paraître que par le désir vital de créer, à l'instar du sosie de Mick Jagger. Tout le monde devient célèbre autour de Migeru, d'un camarade de classe qui se mue en tueur en série à une fille de sa campagne qui, après avoir fait de la chirurgie esthétique, fait ses débuts en tant qu'idole. Pendant ce temps, le protagoniste peine à dessiner son manga, vivant dans la misère, aux crochets de la jolie Sachiko.

Mélangeant amour, art, sexualité et mort dans un contexte politique où les mouvements étudiants s'intensifient, Underground est un manga dans lequel son protagoniste ne comprend pas le monde dans lequel il vit. Comme beaucoup d'illustres mangakas de l'époque, il a arrêté l'école très jeune, ce que souligne Suehiro Maruo non sans ironie. Et même s'il prend des cours du soir, le monde des révoltes étudiantes lui est inconnu. Il est bien plus attiré par leur violence que par leurs propos politiques et se fiche bien des différences entre les factions.

Comme à son habitude, Suehiro Maruo dessine le monde de l'ombre avec une certaine forme de bienveillance et surtout un sens artistique toujours aussi développé. Certaines planches mélangent des influences du cinéma expressionniste allemand avec la fureur urbaine de l'époque, quand d'autres puisent dans le folklore japonais pour faire basculer le récit dans une dimension surréaliste. Underground est rempli de références et de bizarreries qui désorientent volontairement les lecteurs, comme les interactions de son protagoniste avec Sanpei Shirato dans un premier temps, puis avec la rédaction de Garo. On se demande alors si le monde du manga manque de sérieux ou si c'est Migeru qui perd pied et déforme la réalité. Pour aller plus loin, l'auteur brouille également les frontières entre la fiction et la réalité en incorporant à son récit des éléments autobiographiques ou encore des personnes réelles, comme un véritable tueur en série.

Qu'on se le dise, Underground est un chef-d'œuvre. Et il est difficile de croire que Suehiro Maruo, qui avait 65 ans au moment de le débuter, est encore capable de telles prouesses. On parle tout de même de l'artiste qui a donné naissance à des mangas aussi fascinants que La jeune fille aux camélias, Vampyre, L'île Panorama, La Chenille ou encore Tomino la maudite. C'est l'un des plus grands artistes du Japon, et il le prouve une nouvelle fois. Bien évidemment, Underground va passionner les amateurs de l'auteur, de cette époque et de manga en général. Pour les autres, l'auteur étant difficile d'accès, il sera peut-être plus compliqué d'avoir un coup de cœur immédiat pour ce récit. Mais sa lecture est tout de même hautement recommandée, il suffit d'imaginer un Look Back avec la folie d'un Chainsaw Man pour avoir une idée de ce à quoi ressemble Underground. Et ensuite, une fois lu, il sera toujours temps de découvrir les œuvres qui ont fait la renommée de Suehiro Maruo...


  • Édition : Casterman
  • Traduction : Miyako Slocombe
  • Lettrage : Hinoko
  • Crédit pour les images : © 2023 Suehiro Maruo / Kadokawa


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